(2) - "La Chèvre du Rove et le Loup de l'Himalaya ..."

Lorsque fin 1988 il m'est venu à l'idée de m'installer sur les contreforts rocheux qui surplombent - côtéBastille - la bonne ville de Grenoble, très vite, je me suis rendu compte que les ronciers m'empêcheraient d'implanter des brebis, tellement ils foisonnent à basse altitude. Il me restait alors à me tourner vers les chèvres et en bon pâtre provençal, je ne tardais pas à craquer pour un joli lot de "Chèvres du Rove" qui se trouvait être à la vente du côté d'Avignon. En fait, les Chèvres du Rove doivent leur dénomination à ce charmant village du côté de Marseille, où, depuis les temps anciens, les bergers les élèvent pour leur lait onctueux. Lait à partir duquel ils fabriquent une "brousse" ô combien savoureuse, qui se vendait dans les rues de l'ancienne colonie grecque au son d'une trompette et de cris : "- Brousse du Rove ! Brousse du Rove !" Ainsi, tout naturellement, cette race de chèvres aux cornes si caractéristque s'est appelée "la Chèvre du Rove" ... Au point que tout un chacun en Provence est en droit d'imaginer qu'il s'agit bien d'une race locale ! Or, pour qui aime à creuser, en fait d'une souche autochtone ... C'est dans les contreforts de l'Himalaya qu'il faut aller chercher ses (lointaines) origines. En effet, ce qui m'a mis la puce à l'oreille, passionné de Préhistoire que je suis, c'est que nos rares fresques rupestres du sud de notre actuelle France font état, certes, de caprins sauvages, tués avec des flèches ... Mais il s'agit invariablement de bêtes aux cornes arquées très hautes, au-dessus du cou de l'animal, sans la moindre torsade. Et de cornes crénelées sur l'arrête supérieure, soit deux détails très caractéristiques, que l'on ne retrouve en aucun cas, chez quelque sujet que ce soit de caprins dits du Rove. Du reste, à ma connaissance, aucune race de chèvres domestiques ne possède de cornes comprarable au Bouquetin des Alpes, Capra Ibex pour les initiés. En somme, cet animal sauvage n'a jamais été domestiqué, quoiqu'il fut très répandu, jusqu'en Provence, notamment, ainsi qu'en attestent des ossements retrouvés au fond de gouffres comme celui de Valescure, à deux pas du site de la Fontaine de Vaucluse (84). Et je précise pour les incrédules qu'avant de connaître ce "climat méditerranéen" de sécheresses et chaleurs, notre belle Provence a connu les glaces ! A telle enseigne que les pingouins habitaient ses côtes durant la dernière période glaciaire appelée Würm IV par les spécialistes. Ce n'est qu'il y a environ 10 000 ans que le climat mondial a commencé à se réchauffer, au point que le niveau des océans a progressé de 120 mètres d'altitude entre le pic de Würm IV, vers - 18 000 ans avant JC et l'époque actuelle ! En témoigne, entre autres, la grotte dite Henri Kosquer, découverte il y a deux décennies à ... 120 mètres sous le niveau de Marseille. Grotte qui comporte des gravures de Capra Ibex comme de Panthère des neiges. Or je pense que cette remontée si spectaculaire des eaux des mers est précisément pour quelque chose dans le fait que Capra Ibex n'ait jamais été domestiqué et, du moins, que toute tentative de domestication (s'il y en a eu) a été supplantée par une vague venue de l'Orient. Tout comme les langues dites japhétiques ont largement supplanté les dialectes et langues originelles que sont les langues basques ou ibérique de notre actuelle Europe de l'Ouest. En somme, pour nous en tenir à notre "Chèvre du Rove", une culture pastorale exotique a lentement supplanté la culture des Chasseurs de l'épi-Paléolithique provençal, caractérisé par l'usage des micro-lithes, dont Le Mas d'Azil dans l'Aude a donné les specimen les plus spectaculaires. Or cette technologie des micro-lithes que l'on a nommée "azilianisation" a été induite par le réchauffement climatique depuis la fin de période de l'Alleröd, soit vers - 8800 avant JC. La faune dite froide disparaissant, puisque se cantonnant sur des territoires de plus en plus nordiques (où ils existent toujours aujourd'hui, notamment les Rennes en Scandinavie et les Bisons en Pologne), nos ancêtres Magdaléniens (orneurs de grottes pour les impératifs de leurs rituels chamaniques) ont du transformer leurs techniques de chasse, notamment vers - 6 000 avant JC, époque à laquelle la sécheresse fait son apparition. Les Chevaux et autres Taureaux qui ont succédé aux Mammouths et Bisons se confinent progressivement dans la vallée du Rhône et son delta encore resté sauvage il y a peu. Le Chasseur doit alors s'adapter à la capture des Lapins, des Grenouilles, des Perdreaux ... Débarquent alors de je ne sais où d'étranges navigateurs suivis par leurs chèvres et leurs brebis laineuses !!! Je vous laisse imaginer l'effet que cela a produit sur la Bolgosphère pré-phocéenne d'il y a 5 000 ans ... Comment ces hommes, vêtus de longs manteaux de laine parvenaient-ils à empêcher que ces animaux leur échappent ??? Car, nous autres, nous vivons à l'ère de la clôture électrique et nous nous imaginons que tout animal parqué est un animal domestique ... Mais pour qui s'est amusé à garder un troupeau en alpage, il s'agit en vérité d'un art, celui qui consiste à emmener des bêtes en toute liberté, dans les bois, les rochers ! Certes, des artifices existent, il s'agit du sel et des Chiens de bergers ; mais eux n'expliquent pas tout. Il a fallu autre chose ! Et cet autre chose, c'est de longs siècles, voire millénaires de patientes sélections comme de croisements, afin d'obtenir des lignées génétiques toujours plus dociles. Toujours plus soumises à l'homme. Et ce lent travail s'est imaginé - pour des raisons que j'ignore - autre part qu'en Europe : certainement en Asie, où vit encore et toujours une race de Chèvres sauvages aux cornes torsadées. Il s'agit du Markhor (Capra Falconeri). Or, je crois savoir qu'il s'agit du seul caprin sauvage au Monde qui possède cette particularité de la torsion continue de ses cornes. Toute autre race possède des cornes longuement arquées vers le dos, mais sans la moindre torsion. Et un deuxième détail - et non des moindres - me fait pencher pour une origine himalayenne de la domestication des ovins et caprins : il s'agit du génotype de nos Chiens européens ... Quand on sait que 654 races de Chiens dans le Monde ont une origine unique, qui est : le Loup actuellement endémique à l'Himalaya, alors, tout porte à croire que la culture pastorale himalayenne s'est disséminée dans l'actuelle Eurasie, au détriment de toute autre culture, puisqu'elle a fini par imposer ses troupeaux et ses Loups ... entre temps devenus Chiens. Or les préhistoriens admettent que le processus de la domestication du Loup est vraisemblablement vieux de cent milliers d'années. On pourrait alors extrapoler que celui de la domestication des Chèvres et des Moutons et également très ancienne. Malheureusement, les historiens font remonter le début de la domestication de ces espèces aux environs de - 7500 ans avant JC, à Badr et Jéricho notamment. Or, je rappelle que les niveaux fouillés de ces cités anciennes excluent toute possibilité d'un élevage nomade antérieur à cette date. Du reste, aucune cité connue ne repose sur des fondations plus anciennes que - 8 000 ans avant JC. Je rappelle que le radoucissement climatique s'est opéré dès la fin de l'Alleröd, au point que des calottes glaciaires de plusieurs km de hauteur se mettent à fondre, gonflant ainsi le niveau mondial des océans de 120 mètres ! Ce qui constitue un cataclysme d'une tout autre ampleur que le réchauffement annoncé d'ici à l'an 2100. Les préhistoriens s'accordent pour dire que le cimat d'il y a 10 000 ans était extrêmement humide ; ils le qualifient d'océanique. Ceci pourrait corroborer le mythe de Gilgamesh, comme celui du Déluge relaté dans la Tora. A mon sens, seul un cataclysme d'une telle ampleur a pu favoriser la dissémination d'une culture au détriment de tout autre, sur un espace aussi vaste que l'Eurasie tempérée. Tiens, tiens ! les bergers dans l'Himalaya vivent à des altitudes supérieures à tant d'autres ... Peut-être ont-ils échappé au Déluge ... En tous les cas, ce sont bien leurs Chèvres et leurs Chiens qui ont colonisé notre monde moderne ! Pour mémoire, une divinité sumérienne datant du milieu du 6° millénaire avant JC comporte une tête en tous points identiques à celles de nos actuelles Chèvres du Rove : troublant, non ? Et dans le Tassili N'Ajjer (Algérie), des gravures pariétales à l'ocre, datant de l'époque bovidienne (milieu du 3° millénaire avant JC) font état de scènes de traite, par des Femmes au profil Peul, de Chèvres également identiques à celles que je possède dans mon propre troupeau. Or, la Chèvre sauvage locale (Maghreb) est à tort appelée Mouton de Barbarie ou Mouflon à manchettes et ce, à cause de ses cornes enroulées vers l'arrière, mais nullement torsadées. Aussi, pour conclure mon propos, je précise que la "Chèvre du Rove", dès son apparition en Mésopotamie (musée de Bagdad), possède des cornes d'abord arquées vers l'arrière en s'écartant de part et d'autre de l'axe du cou de l'animal, puis alors, joliment vrillées sur elles-mêmes, ce qui est la marque, selon moi, de son origine "himalayenne". Alors, d'où leur viendrait cette arcure de la base des cornes, puisque celle-là n'existe pas chez le Markhor ? Eventuellement d'un croisement plus tardif, intervenu alors que la domestication des souches originellement sauvages du Markhor est largement établie. Si ce croisement s'est produit dans les hautes montagnes bordant l'actuelle Anatolie, montagnes où sévit une race sauvage : la Chèvre de Perse, aux cornes de sabre moins arrondies que celles du Mouflon à manchettes, alors l'actuelle Chèvre du Rove nous descendrait tout droit du Mont Ararat et l'Arche de Noé ...
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