UNE HISTOIRE DE BERGERS

"Une histoire de Bergers ..." M'enfin, non, parce que c'est plutôt une histoire de ... Fille de berger ! C'était à l'automne 2008, je gardais mon troupeau un dimanche après-midi aux abords de la route qui monte sur Vauvenargues ... Une voiture grise, qui descend du Var (parce qu'elle est immatriculée 83), ralentit, puis se gare sur le bas côté, peu après nous avoir dépassés ... A la démarche lourde de la dame âgée qui s'avance tout doucement, un sourire radieux délicatement suspendu à ses vieilles lèvres, je comprends sur le champ qu'il ne pouvait s'agir d'une citadine ; au pire avais-je affaire à une paysanne ! Son fils, beaucoup plus grand de taille m'interpelle alors en me demandant s'ils pouvaient s'approcher, parce que mes chiens grondent dans leur direction ! Je les rassure aussitôt : "- Ils ont bien mangé, ils ne vous mordront pas, ils n'ont plus vraiment faim ..." La dame haute, elle, en âge sourit de plus belle, aussi elle continue de se rapprocher, les yeux pétillant de bonheur ... "- Mon Dieu, qu'elles sont belles !" me gratifie-t-elle, sitôt parvenue à deux souffles de moi ; puis, elle me fixe intensément dans les yeux : malgré son grand âge, ses rides prononcés et sa peau jaunie, je la trouve si belle ! Elle me lâche alors, presque à mi-voix, comme à regret, un ancien secret de famille, jalousement gardé, depuis la nuit des temps ! Elle me lâche, un nuage d'or illuminant sa face, les yeux emplis de joie ; elle me confie ceci : "- Mon père était Berger !" Je crois que, de mon existence tout entière, jamais, au grand jamais, je n'ai entendu une fille, une femme, une vieille grand-mère me parler de son père avec tant de fierté !!! "- Mon père était Berger !" résonne, en effet, dans mon être, 18 mois plus tard, comme dans 18 ans ; cette affirmation claque comme un coup de fouet, certes, mais un fouet de velours, au manche habillé de dorures ... "- Mon père était Berger !", certes, c'était un grand Monsieur que votre père Eugène ! "- Comment, vous nous avez connu ?" la vie ille bergère s'exclame dans ma direction, encore plus survoltée ! Ce n'est plus 80 ans qu'elle a, mais seulement 8 ou 9, une petite gamine ! Et parler de son père ... Ciel, que c'est tout du bonheur ! "- Vous nous aviez connu !" la dame me fixe maintenant toute radieuse et vive, elle me voit d'un tout autre âge que mes 45 ans du moment, elle me place plus haut, un contemporain du père ... "- Mais non, Man, c'est toi qui lui a dit tout à l'heure qu'il s'appelait Eugène ..." son fils tente bien-sûr de rectifier l'affaire, mais sa mère bondit, son esprit s'enflamme, il court maintenant en tous sens !! Un peu comme ces chèvres, qui dévalent une pente en seulement trois bonds ... "- Vous nous aviez connu ! ...", la dame ne s'en remet pas, d'autant que moi, j'en rajoute : et je ne le fais bien entendu exprès que parce que je vois combien elle rayonne, à 80 ans passés, à me parler du père ! J'en rajoute une couche : "- Mais, dites-moi ... Je prends un air soucieux : "- Il n'avait pas une longue barbe blanche ?" "- Si, si, si ! C'était lui, elle saute, elle trépigne : Eugène, Eugène Blanc, de Moissac Bellevue ... Une barbe blanche ! Elle était longue : oh ! Au moins comme ça !!!" Et la petite fille, tout en exultant de joie, de me mimer l'autre, marchant doctement en tête de son magnifique troupeau ... "- Mon père était Berger !" "- Il s'appelait : Eugène, Eugène Blanc, les Blanc de Moissac Bellevue ..." "- Il avait une barbe, une belle barbe blanche et, lui, il est mort à 84 ans ..." JAMAIS, je n'ai croisé un regard aussi fier que celui de cette fille me parlant de son père ! "- Mon père était Berger ..." : merci Madame Blanc pour ces merveilleux mots, votre regard de feu ! Merci, merci, merci : quelle belle leçon, que d'encouragements, pour moi qui vis seul et n'aurai vraisemblablement jamais d'enfant qui pourra annoncer un jour, le feu dans le regard : "- Mon père était Berger !" ...
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