DEVENIR CHÈVRE ...

"Ne me parle JAMAIS de chèvres !" C'est le gros Victor qui s'exprimait ainsi, lorsque je lui avouais, naïf, que j'appréciais "Praline", pour le lait délicieux que je lui extirpais tant bien que mal, de ses mamelles. Je n'avais pas quinze ans et nul ne m'avait jamais appris à traire ... Victor, c'était le berger du Jardin du Roy et il lui arrivait de venir nous rendre visite, par un soleil de plomb, lui étant précédé par ses deux griffons, que je n'aimais pas ! Les deux, en effet, étaient systématiquement morts de soif, aussi ils ne se gênaient guère pour me vider la petite bassine bleue où, habituellement, je plaçais mes chaussette à tremper ... Et pour la petite histoire, je précise que je les laissais massérer dans de l'eau savonneuse en plein soleil : autant dire que l'eau était toute noirâtre ! Ainsi, les deux chiens de Victor me vidaient ma bassine, chaque fois qu'ils venaient. Eux, ils n'étaient pas tristes, mais leur imposant maître, lui, l'était encore moins ... "Ne me parle jamais de chèvres !" vociférait-il, chaque fois que nous nous rencontrions. Le Jardin du Roy, c'est l'alpage qui est au sud de Chamousset - "mon" alpage, dans les années 70 - mais le moins on voyait Victor, le mieux on se portait ! Chaque fois qu'il venait, c'est qu'il y avait "problème"! Or, Victor, quand il a un "problème", il t'ouvre une gueule comme ça ! Et il t'impressionne, parce que ses dents sont en or : TOUTES ses dents sont en or, c'est du sacré effet !!! Donc, Victor m'avait pourtant copieusement averti : " - Ce sont toutes des salopes !" il me parlait des chèvres ... Ce qui ne m'a pas empêché, quinze ou seize ans plus tard ... D'acheter plein de chèvres ... Et, depuis, si c'était à refaire ??? Je ne suis pas certain que j'en rachèterais ... Or, la première histoire que je voudrais raconter ici - il y en aura d'autres ! - c'est celle d'Ernestine ... Ernestine est à n'en pas douter la chèvre que j'aime le moins, de tout le troupeau. Et, du moins, la chèvre que j'aimais le moins, parce que cet hiver, j'ai fini par comprendre d'où lui venait son problème. Son "problème", en effet - son gros problème, devrais-je dire - c'est que chaque fois que la saison des mises à bas débute, je dois immédiatement isoler Ernestine du reste du troupeau. Je dois impérativement la mettre à l'écart, parce que, sitôt qu'une autre chèvre se couche pour expulser les eaux, Ernestine, comme une folle, accourt : elle se précipite pour dévorer, outre le liquide amniotique, les minuscules onglons qui pointent, alors, tandis que la parturiente pousse. Et si on laisse faire "l'accoucheuse", alors cette dernière croque littéralement le petit malheureux, au fur et à mesure qu'il glisse hors du ventre de sa mère ! Et je précise ici que, s'il tarde à se présenter, alors Ernestine se "venge" en dévorant les mammelles gonflées de l'infortunée, qui, toute occupée à pousser, ne songe à se défendre et se retrouve ainsi gravement mutilée ... Depuis l'hiver 2005, époque où Ernestine s'est déclarée "mère tueuse", je redouble bien-sûr de vigilance, afin que Ernestine vive tranquillement, à l'écart des autres, durant toute la période où les petits éclosent ... Je ne suis pas allé consulter un psy, pas plus que je me suis senti d'éliminer Ernestine ... J'ai laissé faire la Nature, d'autant qu'en y réfléchissant bien, il est vrai que chaque hiver, Ernestine accouche, elle aussi : mais, comme elle développe systématiquement une "mammite" (infection généralisée des mammelles) alors je dois lui enlever son ou ses biquets nouveaux-nés, afin qu'ils puissent téter comme il se doit ... Une autre chèvre et cela, Ernestine ne peut le supporter ! D'où son agressivité vis à vis de ses cousines ou soeurs, lorsque ces dernières arrivent à terme ... Voilà pourquoi, cet hiver j'ai décidé de lui laisser son joli biquet : un gentil petit garçon, qu'Ernestine couvait du regard et, même, qu'elle ne lâchait pas d'un pouce !!! Naturellement, j'avais pris la précaution d'isoler l'heureuse maman et son joli bébé, ceci afin d'éviter je ne sais quelle réminiscence de son comportement passé ... Et, bien-sûr, 2 à 3 fois par jour, j'emmenais son Poupon téter une autre maman en cachette, puisque j'ai dit qu'Ernestine développe cette p... de mammite à chaque fois qu'elle met bas ... Or, malgré tous ces soins, au bout de quelques jours, Poupon se mit à refuser de téter sa maman d'emprunt : je pensais qu'à force d'avoir tété sa mère, la lactation se serait activée ... Je ne me suis donc pas inquiété outre mesure et ce, d'autant que Poupon paraissait se porter à merveille !! Or, contre toute attente, un beau matin de janvier, j'entends Ernestine qui bêle dans son enclos ; et, à son bêlement, je comprenais tout de suite qu'elle ne trouvait plus son Poupon ... Je me précipitais aussitôt dans l'enclos, où je ne tardais pas à trouver Poupon recroquevillé dans un petit coin ... Tout glacé ... Lorsque Ernestine le vit, elle accourut vers lui ! Puis, le découvrant inerte ... J'ai encore dans ma mémoire son regard hébété ... J'ai pleuré pour elle ... Tellement la peine, le désespoir avaient inondé son regard ... Oui, elle m'a fait chialer ! Je n'ai pas eu le coeur de lui enlever son gentil Poupon, quoi que ce dernier ne bougeait plus, bien-sûr ... Et comme il faisait froid - juste après la neige - je lui ai laissé son petit Poupon plusieurs jours d'affilée, jusqu'à ce que j'observe qu'elle s'en fut désintéressée ... À 46 ans passés, je crois pouvoir avouer que, jamais, une chèvre ne m'avait fait pleurer ... Il n'empêche ... Il n'empêche .... J'ai déjà rencontré au cours de mon existence, une jeune femme, qui, la malheureuse, était en tel manque d'avoir eu un enfant ... Qu'elle détestait aussi cordialement qu'Ernestine les enfants des autres ... Elle les aurait bouffés ! Eh bien, en toute conscience, moi qui n'ai pourtant pas non plus d'enfant, je ne me suis pas senti de permettre à cette personne d'avoir "son" enfant bien à elle ... J'estime que, nous autres "humains", ne n'avons pas à nous comporter comme des bêtes ... Certes, je respecte et j'aime désormais Ernestine, mais pour ce qu'elle est une chèvre ! Une Femme - ou un Homme - doit en effet pouvoir aimer N'IMPORTE QUEL GAMIN ... Heu, au fait, mais toi qui lis cette histoire ... Tu en penses quoi, de tout ça ????
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