(5) - VOUS AVEZ DIT ... "VOYAGE" ?

Lorsque j'ai découvert la Transhumance et l'univers des troupeaux tout à la fois, je crois que ce qui m'a le plus fasciné, c'est cette possibilité qui nous était donnée de pouvoir découvrir, à chaque pas - ou presque - un paysage nouveau : un col escarpé, la ligne bleutée des lointains sommets, une vallée rieuse ... Ainsi, moi qui suis né dans la facilité, l'aisance de la société occiidentale réputée "de progrès", je n'étais pas peu fier de me rendre compte combien mes deux seules petites jambes suffisaient amplement à me transporter, tous sens exhaltés, à la surface de notre fantastique vaisseau spatial - appelé Terre - et qui, lui-même, nous véhicule à travers les immensités cosmiques. Immensités que nous affectionnions, bien-sûr, d'observer longuement le soir venu, autour du bon feu que Pierre Tellène, notre guide à tous s'empressait d'éclairer, sitôt les bêtes arrivées sur les herbages loués à chaque étape pour y passer la nuit. Officiellement, nous convoyions 2000 têtes de bétail, en major ité des ovins, mais comme je l'ai expliqué plus avant, de nombreuses chèvres et boucs (de la race dite du Rove) avaient été requis pour faire partie du Voyage. Et parfois, nous étions gentiment attendus à l'étape, notamment à La Charce, chez ces aimables Magnan qui tenaient une auberge juste au bas du village. Quelques temps plus tard, lorsque je découvrirai la civilisation grecque au collège, je serai frappé par les similitudes entre cet accueil des gens simples de la Drôme provençale et l'hospitalité qui était à l'honneur, en ces temps fort anciens, à mes yeux de gamin ! Mais dans la réalité, si peu de générations séparent les pâtres occidentaux de leurs aïeux Phéniciens ou Hellènes ... Il ne faut pas oublier que dans la tradition des bergers, tout est encore oral : ainsi, la Parole Donnée possède-t-elle encore un sens, une réelle valeur : ce que l'on a appris des Anciens reste quelque part immuable ... De la sorte, de Voyage purement géographique, ma première Transhumance prit une tournure c ertes, morale, mais je dirais quasi spirituelle et initiatique. Dès 1976, outré de voir que Tellène se trouvait contraint d'enmontagner ses troupeaux en semi-remorques plutôt qu'à pattes ... Du fait de l'évolution horrible de nos moeurses de "civilisés", je décidais de rejoindre l'alpage à pied, sac sur le dos. En fait, j'étais si impatient de rejoindre les bêtes et cette existence rude, mais si simple, là-haut à Chamousset, que je brûlais les étapes ! Je progressais à 7km/h de moyenne ... Or, arrivé à La Charce, je ne pus résister aux prières de la gentille dame, qui nous avait si chaleureusement accueillis deux étés plus tôt ... Elle et son vieux mari en étaient à la cueillette des tilleuls et ils n'étaient plus très alertes pour se hisser au sommet de l'échelle ! Je leur offris trois jours de mon temps si précieux, à couper les ramures odorantes, puis, un jeudi matin, n'y tenant plus, je reprenais ma folle course en direction du Vercors. Le soir même, j'arrivais chez les Caille, juste en-des sous des Pilles, à deux kilomètres de Luc en Diois. Le lendemain à la mi-journée, je faisais halte juste au-dessus des Chauvins, chez qui j'étais attendu pour passer la nuit ... Mais j'avais pris une telle avance ! Vers cinq heures de l'après-midi, je traversais Bénévise, mais par le haut, sans prendre le temps de m'arrêter pour saluer Félix Orand ... J'atteignais Combeau vers les sept heures du soir et vis le troupeau du Joseph, à qui j'avais promis de venir l'aider à la fin août pour l'agnelage ... Mais, là non plus, je ne m'attardais pas ... Jean-Pierre, le fils Tellène m'attendait, beaucoup plus haut encore, ainsi que cet énorme troupeau, qui me fascinait tant. Je n'avais que treize ans, mais, déjà, une volonté d'acier. Je ne comprenais pas encore ce qui m'arrrivait ; je me contentais de vivre ! Et de vivre pleinement. Ce n'est qu'au mois de janvier 1998, à près de trente-cinq ans, alors que les miens m'avaient fait interner, que ma femme m'avait jeté dehors ... Que je découvris ce qui m'ar rivait réellement : je m'était tout juste initié à la géomancie ... En désespoir de cause, car je voulais comprendre ... Pourquoi cette course si folle, depuis ma petite enfance ... Je passe ici sur nombre de détails : or, m'initiant à la pratique (païenne) de la géomancie, j'obtenais inéviitablement ... 4 points alignés : ces mêmes points que l'on matérialise encore de nos jours sur le dos des béliers castrés, mais sans plus savoir pourquoi ... 4 toupets de laine jamais tondue, serrée par un lacet de cuir : un sur la nuque, un sur le garrot, un sur le milieu du dos et un sur la croupe ... Ils servent bien-sûr à repérer ces animaux rendus serviles par l'homme, qui leur donne du grain chaque fois qu'il les appelle : alorss le troupeau s'ébranle, inévitablement. On les nomme les Flouca, du mot flocon, en provençal. Ces qutre flocons immuablement fixés sur leur dos symbolisent le signe n°5 que l'on peut obtenir en géomancie ; il se nomme La Voie ... Il nous rappelle que les premiers voyages opérés par nos lointains ancêtres, le furent à la suite des bêtes et de leurs migrations saisonnières, voulues par la Nature. Chose qu'aucune loi humaine n'a le droit d'interdire ...
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